Véhicules et voyages du bon vieux temps.
La Revue du Dimanche - Lausanne, 13 septembre 1908
H.
DE GALLIER

Dès 1658, on avait publié un règlement sur les voitures publiques et fixé les lieux de stationnement.
En 1698 fut promulguée une ordonnance enjoignant de peindre des numéros derrière les carrosses, fiacres, "vinaigrettes" (voiture à deux roues, en forme de chaise à porteurs, dans laquelle on se faisait traîner par un homme), cabriolets. La première heure coûtait vingt-cinq sous et vingt les suivantes. Force fut bientôt de rappeler sévèrement les cochers aux convenances et à la politesse. "Saint-Evremont" (Saint-Evremont (Charles) : de son vrai nom Charles de Marguetel de Saint-Denis, seigneur de. Né en 1616 (Coutances, Calvados), mort en 1703 (Londres, Royaume-Unis) écrit quelque part, à la date de 1691: "Les cochers sont brutaux; ils ont la voix si effroyable et le claquement de leurs fouets augmente le bruit d'une manière si horrible qu'il semble que toutes les furies soient en mouvement pour faire de Paris un enfer."
Quant au coche, écoutons la description qu'en fait Ph. Monet " C'est un chariot garni d'un grand panier voûté en guise de carrosse pour mener les voyageurs à couvert. "
Ces énormes véhicules, larges de deux à trois mètres, composés d'une caisse sur quatre roues et surmontés d'une bâche ou d'une étoffe, étaient traînés par deux chevaux de flèche, harnachés comme des chevaux de charrette. Plus tard, on mit les chevaux de front, attelés au timon et à des palonniers.
Les premières voitures publiques appelées coches furent établies vers 1571; elles faisaient le service entre Paris et Orléans. C'étaient des entreprises privées qui, peu à peu, obtinrent des privilèges. Un inspecteur des coches fut créé d'abord et bientôt remplacé par un surintendant. Est-il besoin de noter ici que c'est du nom des conducteurs de coche que nous disons cochers et que nous allons dire cochères.

Il y avait deux sortes de coches, le coche de terre et le coche d'eau, qui n'était autre chose q'un bateau plat sur lequel on entassait au petit bonheur les marchandises, les chevaux, les voyageurs, et où l'on était exposé à toutes les intempéries.
Prendre le coche fut longtemps la seule manière de voyager. On le décorait, il est vrai, assez fréquemment du nom de carrosse.
" Nous irons prendre, à Bourg-la-Reine, la commodité du carrosse de Poitiers, qui y passe tous les dimanches, écrit La Fontaine, le 25 août 1663. Là, je dois trouver un valet de pied du roi qui a ordre de nous accompagner jusqu'à Limoges."
On trouve de jolis détails dans le récit de voyage du fabuliste et qu'on aimerait pouvoir citer ici. Quand la côte est rude, on descend et l'on cause amicalement tout en marchand. Mais personne n'est très rassuré. Le bois de Tréfou est presque aussi célèbre que le forêt de Bondy et très apprécié de MM. les voleurs. La Fontaine se souvient qu'on lui a fort parlé de deux gardes-chasse de la maréchale de Bassompierre qui, tantôt déguisés en moines, tantôt vêtus en laboureurs, terrorisent la contrée, Il a hâte que ce bois soit franchi.
(La Côte de Torfou (Essonne), hantée par les bandits de grand chemin, était redoutée des voyageurs en diligence qui devaient mettre pied à terre pour soulager les chevaux. Au Moyen Age, propriété de la seigneurie de Saint-Yon. Le village souffrit particulièrement des batailles de la Fronde. Propriété en 1650 de la Maréchale de Bassompierre dont deux des gardes rançonnaient les voyageurs ; le dernier seigneur fut, en 1789, François de Lamoignon, garde des Sceaux. La Fontaine y est passé et en a parlé.) Nonobstant cette heure de frayeur, La Fontaine déclare le voyage charmant: "Et ce serait une belle chose que de voyager, écrit notre indolent, s'il ne fallait point se lever si matin."
Il existait bien d'autres inconvénients dont il ne fait pas mention. Les auberges étaient déplorables et leur organisation toute rudimentaire ne laissait pas d'amener parfois de plaisantes aventures. Un jour que Mme. de Nouaillé arrivait à Niort en même temps q'un jeune homme nommé Patrot et descendait dans une hôtellerie fort encombrée, car on était au moment de la foire, leurs gens mirent les hardes de leur maître et de leur maîtresse sur l'unique lit qui fût libre. Cela fit contestation. Patrot dit: "Je coucherai dans ce lit-là." – Je ne dis pas que vous n'y coucherez pas, répartit Mme. de Nouaillé, mais j'y coucherai aussi." Par point d'honneur et pour ne point céder, ils y couchèrent, en effet, tous les deux.
Si les auberges de France sont peu confortables, on imagine ce qu'elles peuvent être en Espagne.
Dans ce pays on voyage encore en litière au 7ème siècle.(Sorte de lit couvert, porté à l'aide de deux brancards par des hommes ou des bêtes de somme.) Les domestiques suivent à dos de mule ou à dos d'âne, comme les cinquante mousquetaires qui accompagnaient le cardinal de Retz dans sa fuite (En 1654, il devint de droit successeur de son oncle, décédé, sur le siège archiépiscopal. Mazarin réclama sa démission, en vain. Retz réussit à s'évader de sa prison, et trouva refuge en Espagne, en Italie, en Flandre enfin. Il mena une vie errante jusqu'à la mort de Mazarin.) On descend la rivière d'Hendaye au moyen de petites barques conduites par des femmes. Passé la frontière, impossible d'utiliser les carrosses.
Voici la description de la principale hôtellerie de Birbiesca: "L'on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez blanches, couvertes de mille petits tableaux de dévotion fort mal faits: les lits sont sans rideaux; les couvertures de coton; les draps grands comme des serviettes, et les serviettes comme des petits mouchoirs de poche; encore faut-il être dans une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n'y en a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n'y a qu'une tasse dans toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, il faut attendre patiemment qu'elle ne leur soit plus nécessaire ou boire dans une cruche. Il est impossible de se chauffer au feu des cuisines sans étouffer. Il en est de même de toutes les maisons que l'on trouve sur la route. On fait un trou en haut du plancher et la fumée sort par là."
Particularité de ces auberges; elles ne renfermaient aucune provision. Voulait-on manger, on devait envoyer, quelle que fût l'heure, chez le boucher, le boulanger, de tous les côtés enfin, pour assembler les éléments d'un méchant repas. Tout était accommodé à l'huile, depuis les œufs jusqu'au mouton et aux perdrix. Les hôteliers n'avaient le droit que de loger les voyageurs; ils ne pouvaient les nourrir car disait-on, "il vaut mieux que l'argent profite à plusieurs personnes et se répande en plusieurs endroits".
Un tour assez commun était le suivant: un étranger se présentait-il, on le mettait dans une chambre garnie de quatre lits. Puis, au milieu de la nuit, l'aubergiste survenait, accompagné de deux ou trois compères qu'il affublait du titre de voyageurs, et émettait la prétention de les faire coucher dans les lits inoccupés. Après maintes discussions et pour avoir la paix, l'étranger finissait d'ordinaire par payer ces lits et l'hôte se retirait avec ces compères, ravi du succès de son stratagème.
Certaines hôtelleries espagnoles étaient si misérables que les chambres n'y avaient ni air ni jour. "Il faut aller chercher de la lumière en plein midi, et, comme il n'y a pas de chandelles dans toute la ville, on se rabat sur une mauvaise lampe qui fume à noircir le ciel."
La comtesse d'Aulnoy (Marie-Catherine de Berneville, comtesse d'Aulnoy, naquit à Paris en 1650. Son père, Le Jumel de Berneville, avait longtemps servi dans les armées de Louis XIV, et était allié aux meilleures familles de la Normandie.), à qui ces détails sont empruntés, relate, d'ailleurs, qu'à Madrid (1679), il n'existe que deux auberges "et encore sont-elles fort petites".

Mme d'Aulnoy
d'après une estampe
du XVIIe siècle
La seule route où l'on puisse se risquer en carrosse est celle de Madrid à Tolède, mais "on pense y perdre cent fois la vie, tant on court bride abattue sur des chemins qui ne sont que trous et fondrières.".
Vers la même époque, Mme de Sévigné (née à Paris le 5 février 1626, morte au château de Grignan le 17 avril 1696) faisait les mêmes cris sur les hôtelleries françaises et sur le mauvais état des routes. Le voyage de Paris aux Rochers était pour elle toute une affaire.

Mme de Sévigné au château des Rochers
Encore n'était-il rien en comparaison de celui de Grignan, qui ne lui causait pas seulement de l'effroi par la malpropreté des auberges. N'y avait-il pas le Rhône, le terrible Rhône sur lequel elle devait s'embarquer pour descendre de Lyon à Montélimar, ce "chien de Rhône" qui avait failli engloutir Mme de Grignan (Mme de Grignan était la fille de Madame de Sévigné) et qui aurait pu devenir son propre tombeau sans de courageux mariniers qui s'élancèrent à temps pour la sauver du péril où elle se trouvait ?

Madame de Grignan
Bien des gens se fussent contentés de ce demi-naufrage et n'eussent pas osé tenter à nouveau l'aventure. Mais qu'était le danger pour ce cœur de mère ? La marquise cria pesta, maudit avec une intarissable verve ce "vilain Rhône" si méchant aux jours de tempête, mais elle s'y embarqua encore en 1694. Et cette fois, le fleuve fut clément.